DRAGONS 2 : LA CLEF DES MONDES

DRAGONS 2 : LA CLEF DES MONDES

Il est fortement question que ce roman ressorte aux éditions SYLVIUS courant 2017/2018 sous forme de feuilleton audio.

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE (éditions Nestiveqnen)

 

L'Elfe Jehor, scribe du dieu Eïnar, ne supporte pas de voir son univers figé depuis la Scission des Mondes. Il veut reprendre l'Histoire là où le dieu-rêveur l'avait laissée et, pour ce faire, va jouer avec la cupidité des Hommes en détournant le pouvoir créateur de son ancien maître.

Dans les terres enneigées de Kurstanie, Freyrar entraîne ses hommes dans les anciennes grottes des Trolls Lycanthropes. Depuis que la Dame Blanche l'a vu en songe pour lui indiquer que le destin de son peuple reposerait sur les épaules de son fils Heydrick, il n'a de cesse d'explorer le grand septentrion pour retrouver le Coffret d'Or de la prophétie.

Dans le désert d'Orkaz, Ankhen, mystique gardien de Yolink, voit une immense créature ailée survoler son temple, et se persuade qu'il s'agit du signe attendu par son peuple, mais Wilfredion, chevauchant Bromatofiel, est plus préoccupé par le devenir d'Irah...

LES PREMIÈRES PAGES

(CHAPITRE 1)

En alerte, Kleudde leva la tête et renifla.
Une brindille avait craqué, quelque part dans la lande, au-delà des vieilles grilles de fer forgé mangées par les ronces délimitant l’enceinte du sanctuaire. L’envol soudain d’un groupe d’étourneaux à huppe rouge confirma ses soupçons. Le vieux lutin retroussa les lèvres et tirailla sa barbiche clairsemée. Déjà, ce matin, lorsqu’il s’était levé, le haut de son corps, noueux comme un vieux pied de vigne bramagorienne l’avait tourmenté. Le ciel roulait d’étranges nuées plafonnées aux reflets métalliques, grondantes et chargées de menaces confuses. Il s’était alors dit : « Mon vieux Kleudde, quelque chose se prépare… ».
A présent, la mi-journée était lourde d’un silence inhabituel enflant le moindre son parasite comme un coup de gong aux oreilles du gardien du Sommeil de Gramolalb. Il faisait sombre, le ciel se zébrait d’éclairs arborescents, et la nature se taisait pour mieux trahir la présence de l’intrus.
Kleudde se retira dans la pénombre du portique de pierre rongé de lichen, son bâton ferré à la main, et guetta. L’ombre de son profil de griffon se fondit avec celles des statues encadrant la porte.
Plus personne ne s’était aventuré dans cette partie reculée d’Hyriance depuis… Depuis une éternité. Le temps n’avait jamais signifié grand chose pour le gardien du sanctuaire, mais depuis que le Maître des Dragons avait scindé le vieux monde pour le séparer « à jamais » de celui des Hommes, cela s’était accentué. Les jours et les nuits se suivaient sans pourtant marquer l’écoulement du temps. Le vieux monde était aussi figé désormais que celui des dieux endormis sur lesquels Kleudde était sensé veiller. Une sorte d’immobilisme mortifère recouvrait tout. Chaque jour ressemblait au précédant, et rien n’arrivait jamais.
Tapi dans l’ombre, Kleudde était curieux de voir ce qui venait de troubler cet équilibre. Il y eut encore quelques craquements de brindilles, le froissement sec des bruyères qu’on écrase, puis le grincement du portail de fer forgé. Du coin de l’œil, il observa la silhouette élancée, enveloppée dans une cape à capuchon elfique – long et se terminant par une pointe pendant dans le dos – alors qu’elle traversait d’un pas alerte l’allée bordée d’ifs et de cyprès.
L’intrus rabattit un pan de son vêtement de voyage sur son épaule pour dégager son bras droit. Il tenait un luth qu’il appuya contre sa hanche, avant de venir se placer au pied des marches de marbre blanc ébréchées en maints endroits. La petite silhouette bossue du gardien se tassa derrière l’une des colonnes encadrant la porte, sous le portique, et grimaça, déchiré entre le devoir et la curiosité.
La main longue et pâle effleura les cordes et une série d’accords envoûtants remplit le silence du sanctuaire. Le visiteur appela :
« Dieux Jumeaux ! Gramolalb et Barorlalb ! pères de tous les dieux et des dragons eux-mêmes, je vous implore d’entendre ma requête et de laisser ma musique pénétrer votre sommeil. »
Kleudde sortit de l’ombre, appuyé sur son arme, et sautilla jusqu’au musicien qui ne parut pas s’alarmer de sa présence. Le lutin tourna autour de lui en le reniflant et en tripotant ses vêtements et son havresac, le tâtant de son bâton en poussant des petits grognements à la fois menaçants et satisfaits.
- Je ne ferais pas autant de boucan si j’étais toi, Harpiste. Il n’est jamais bon de réveiller ce qui dort…
- Je ne m’adresse pas à toi, Kleudde, et je ne fais rien de mal en adressant une prière aux dieux. Jadis, ce sanctuaire accueillait les malheureux pour qu’ils puissent se recueillir et adorer les dieux anciens.
En entendant son nom, Kleudde sourit, grimaçant hideusement. Il existait depuis si longtemps qu’il faisait partie de la légende : Kleudde, porteur des clefs du Sommeil des dieux chthoniens.
- Il est des dieux qui ne doivent plus être dérangés, répondit-il. Les Frères dorment et rêvent d’autres mondes. Celui-ci ne leur importe plus, il est trop petit pour eux. Depuis leur départ, bien des entités se sont succédées au panthéon de vos croyances. Que cherches-tu en venant troubler le silence et le calme du Sanctuaire ?
- Je sais que tu en as la garde, Kleudde, mais je sais aussi que ta tâche n’implique pas que tu prives tes maîtres du doux réconfort d’un écho dans leurs limbes. Je ne souhaite pas les réveiller pour qu’ils anéantissent ce monde trop petit pour contenir ne serait-ce que leur colossale pensée. Tous se souviennent des cataclysmes qui ravagèrent Hyriance lorsqu’ils se retournèrent dans leur sommeil, perturbés par les sacrilèges qui étaient perpétrés sur les terres sacrées par les hommes ! Je souhaite leur rendre hommage et les garder en vie, ici, dans cette dimension privée de tout depuis qu’elle fut arrachée à ses racines.
Kleudde se gratta le menton avec le bout ferré de son bâton, le nez froncé par l’effort de réflexion.
- Mouai… Je vois ce que tu veux dire, mon garçon.
L’autre sourit en plissant les yeux, attentif à la moindre expression du gardien. Il se tenait droit, sa harpe sur la hanche, sa cape brune collée contre lui par le vent tiède qui venait de se lever, l’air tout à fait sûr de lui.
- Laisse-moi pénétrer dans le sanctuaire, et chanter pour eux les ballades que j’ai composées en souvenir des temps anciens où ils régnaient et où nous n’existions pas encore. Un dieu oublié de tous ne dort pas, Kleudde : c’est un dieu mort.
Le lutin tourna machinalement les yeux vers le portail de bronze du temple, surmonté d’une plaque runique que personne ne savait plus déchiffrer depuis une éternité et que beaucoup pensaient contenir avertissements et malédictions à l’adresse d'audacieux visiteurs.
- Un dieu ne peut pas mourir… Hasarda-t-il, ébranlé.
Le musicien qui se tenait derrière lui posa sa main libre sur son épaule, et se pencha pour murmurer à son oreille : « la question n’est pas qu’il puisse ou non mourir, mon brave Kleudde. Mais qu’il ne le doive pas, car un monde qui laisse ses dieux disparaître est voué à se perdre lui-même… N’est-ce pas là la raison de ta présence ici, gardien du sommeil des dieux jumeaux ? »
Sa voix était douce et insistante. Kleudde était seul ici depuis si longtemps qu’il se trouvait démuni face à la sagesse de ces paroles. Il se sentait vieux, courbatu, et oublié dans ces lieux désolés qui n’intéressaient plus personne. Il avait besoin de se laisser convaincre. Si sa mission retrouvait un sens, sa vie en aurait un aussi. Il opina du chef en silence.
- Laisse-moi entrer, Kleudde…
Sans un mot, le lutin coinça son bâton sous son aisselle et fourragea dans ses poches à la recherche de la clef. Jehor-le-Harpiste, ancien scribe du dieu Einär, l’observa sans rien dire tandis qu’il déverrouillait l’imposante porte de bronze clouté, un sourire sibyllin sur ses lèvres exsangues.
*
Comme Jehor s’y attendait, le lutin noir refusa de le suivre à l’intérieur.
« Ma tâche est de garder la porte, pas de profaner la plaine des momies, comme on l’appelait autrefois… »
Le harpiste eut un sourire glacial, et opina. Il ne craignait pas plus les sépultures des anciens rois elfiques que la chambre des dieux jumeaux. Il savait qu’il ne risquait rien de leur part, puisque ce n’était pas pour eux qu’il était venu. D’un geste vague, il fit signe au gardien qu’il pouvait le laisser et retourner à ses occupations sans craintes, et pénétra dans le sanctuaire.
Kleudde s’empressa de refermer la porte derrière lui, aussi Jehor se retrouva-t-il dans l’obscurité la plus totale. Son estomac se noua. Comme tous ceux de son espèce, il était légèrement claustrophobe et ne se sentait vraiment à l’aise que dans les grands espaces baignés de lumière, naturelle si possible. Il ouvrit son sac et tâtonna à l’intérieur jusqu’à ce qu’il trouve l’un des petits globes qu’il avait amenés de Florilège. Il secoua la boule de verre pour réveiller les gros vers luisants qui paraissaient à l’intérieur, gavés de feuilles de gagavia et de confiture de mûre, et laissa la lumière bleue croître. Au bout de quelques instants, il disposa d’un éclairage suffisant pour y voir à une vingtaine de pas alentours.
Il se trouvait dans un grand hall circulaire dallé de marbre. Le plafond était hors de portée du globe luminescent, soutenu par douze piliers ventripotents au diamètre conséquent, encore recouverts de plaques d’or martelées : personne n’ayant jamais eu l’idée ou tout simplement le courage de venir piller les lieux.
« Tu as bien rempli ton office, Kleudde », ricana le harpiste en admirant le travail de ses ancêtres. « Quel endroit plus sûr en Hyriance pouvait se voir confier le bien le plus précieux d’Einär ? »
Au fond du hall, symétrique à la porte d’entrée, s’ouvrait un petit passage en arc lancéolé. Lorsqu’il avait étudié les vieux grimoires de sa librairie, à Florilège, Jehor avait appris que cette bouche entourée d’une frise carrelée géométrique, permettait de descendre dans les catacombes où reposaient les trois premières dynasties d’Hyriance ainsi que quelques héros des temps primitifs où Elfes et Nains de Brak’Tipo s’entretuaient allègrement. Cet ancien asile des morts n’était plus utilisé depuis que le culte controversé et sanglant des Jumeaux s’était perdu. Les Elfes avaient gagné les forêts, et les Nains avaient creusés les montagnes.
Sur le pas de la petite porte lancéolée, le harpiste hésita. Il jeta un dernier regard au hall de marbre vide, scrupuleusement balayé par Kleudde à en juger l’absence de poussière. Le dallage était blanc, et une mosaïque dans les tons verts et rouges dessinait les anciens contours du sarcophage de verre qui avait reposé là pendant des siècles. Jehor se souvenait de la jeune fille rousse, plongée dans une profonde léthargie, que l’on avait cachée dans ce sanctuaire glacial et sombre, dans l’espoir qu’elle se réveillerait un jour…
Ranà Ûr – Soleil et Lune – la fiancée de l’Ailé Akhéris…
« Tu dois bien te morfondre, à présent, jolie Ranà, bien réveillée dans un monde assoupi ! », murmura-t-il pour lui-même, avant de s’engouffrer dans l’étroit escalier qui descendait vers le réseau cryptique.
Il suivit le dédale d’allées tortueuses coupées d’innombrables volées de marches usées desservant les grottes souterraines creusées par les anciens Nains de Brak , où reposaient les momies et leur attirail funéraire, jusqu’à l’immense caverne aux sécrétions cristallines : le Sommeil proprement dit.
Cette partie du sanctuaire s’achevait en arc de cercle parfait le long d’une plage de sable nacré. Les grottes sépulcrales des premiers rois étaient carrées, contenant plusieurs rangées de niches les unes au dessous des autres. Depuis la grève, lorsqu’il levait vers elles son globe luminescent, Jehor pouvait apercevoir les formes richement parées des momies royales, alignées dans leur niche respective, anonymes. Des escaliers sommairement taillés dans la roche permettaient de passer d’un étage à l’autre, mais les marches étaient si larges et si hautes qu’il était difficile de croire qu’elles aient été taillées par des Nains pour des Elfes. Il se demanda si dans leur imaginaire primitif, les tailleurs de pierre n’avaient pas cru que dans le silence du sépulcre, les dieux jumeaux se réveilleraient de temps à autres pour venir bénir le sommeil ultime de leurs défunts adorateurs. Il haussa les épaules. Quelle ironie ! des rois morts pour adorer des dieux morts, les uns comme les autres oubliés du monde des vivants.
Se désintéressant des catacombes, il se tourna vers la berge.
Le lac souterrain était calme. Un ressac régulier venait clapoter sur les débris qui jonchaient le sable : coquilles brisées , fragments de rochers ou stalactites fracassées, tombées de la voûte lors du grand séisme de l’an V de la Chronique Insulaire… En regard des dégâts qui avaient eu lieu à la surface lorsque le sommeil des dieux avait été troublé, tout paraissait en ordre, ici…
D’ici, Jehor ne pouvait pas voir la rive opposée, cachée par l’inquiétante silhouette du pyramidion dont la pointe meurtrissait la voûte de la caverne. Il savait que c’était comme un miroir, et que là-bas s’ouvrait l’entrée du sanctuaire par le second temple, le Sommeil de Barorlalb.
Il avisa l’une des coquilles d’œuf de dragon brisées, qui était suffisamment grande pour qu’il puisse s’y asseoir confortablement. Après avoir vérifié qu’elle fût étanche, il la mit à l’eau et commença à pagayer avec les paumes.
La traversée ne fut pas longue. Le globe faisait danser des formes fabuleuses sur la voûte et sur les sécrétions minérales, dans un silence presque parfait. Ses gestes étaient lents, quasi solennels, et il retint son souffle lorsqu’il aborda la grève du pyramidion.
Une ouverture encadrée de deux colonnes corinthiennes supportant un chapiteau en relief, perçait l’enduit de stuc opalescent du Sommeil. Un couloir cintré un peu bas de plafond pour Jehor, s’engouffrait vers les profondeurs en suivant une pente douce. Des spirales rouges et or couraient sur les parois, leurs couleurs vives ayant sans doute passé les millénaires grâce aux ténèbres qui les recouvraient.
Il marcha longtemps dans ce corridor rectiligne. Il s’étonna de ne jamais rencontrer de couloirs ou de passages transversaux susceptibles d’égarer les intrus, et se rappela qu’il n’en était pas un puisque le lutin à torse de griffon lui avait ouvert la porte. Il se demanda fugitivement quelles horreurs attendaient un visiteur inopportun, puis sentit son cœur battre la chamade.
Le couloir prenait fin, débouchant sur une sorte de vestibule au fond duquel se trouvaient deux petites portes accolées et plaquées de cuivre, encadrées de fines colonnes ouvragées piquées de pierreries, au-dessus desquelles, dans un fronton pyramidal, deux sphinx se faisaient face, chapeautés par un dragon aux ailes déployées.
« Dormez, vous deux », murmura le harpiste à l’adresse des portes. « Soyez sans craintes, je veillerai à ce que vous bénéficiez vous aussi des résultats de ma quête. Vous ne serez pas toujours figés dans un passé oublié de tous… »
Il s’avança jusqu’au fronton, caressa des paumes les courbes douces et rebondies des sphinx divins, puis, sans hésiter davantage, pressa fermement le relief du dragon qui s’enfonça en grondant.
Dans le silence du tombeau, cela fut comme un bruit de tonnerre.
Jehor leva la tête et trouva sans mal la cachette qui venait d’apparaître derrière le fronton pivotant. Il s’essuya les mains sur ses chausses, fébrile, le globe maintenu sous son menton.
Elle était là, enveloppée dans un linge immaculé brodé de feuillages entrelacés, à la mode florilègeoise.
La Chronique Insulaire…

 

PRIX & NOMINATIONS

Nominé au premier tour du Prix Merlin 2002 (vote public)